La quête des origines, Yzeron, entre Préhistoire et Romantisme.

Cet article, qui fait suite à mes deux précédents articles sur Yzeron (parus dans la revue l’Araire n°198 de septembre 2019 et sur mon blog, Yzeron, village pittoresque[1]), parlera d’un aspect particulier de l’histoire du tourisme à Yzeron, et qui nous entraînera à explorer tant les débuts du phénomène touristique, à la fin du XVIIIème siècle, que les balbutiements de l’esprit scientifique au début du XIXème siècle.

Au début du XXème siècle sont éditées une série de cartes postales sur Yzeron, intitulées « Archéologie préhistorique » Ces cartes montrent des sites naturels situés sur la colline de Py Froid et censés avoir servi de lieu d’habitation à une population préhistorique, les Philolithes.

Le texte accompagnant ces cartes postales sont tirés des livres et articles de François Gabut, un chef du contentieux du service de la Compagnie des eaux de la ville de Lyon, à partir des années 1870, originaire de l’Aube. Il s’est fait connaitre comme un des premiers spécialistes des aqueducs romains de Lyon. Son œuvre scientifique à ce sujet est d’une réelle importance à l’époque et elle est toujours considérée de nos jours comme une œuvre d’une grande qualité[2].

Cependant, il y a un autre versant des écrits de François Gabut qui est beaucoup plus problématique et beaucoup plus sujet à caution. Il s’agit de tout ce qui concerne ses livres et articles sur la préhistoire, et où, après la rigueur et l’esprit scientifique des textes sur les aqueducs, c’est plutôt la folle du logis qui s’exprime et charrie tout ce que le XIXème et, avant lui, la fin du XVIIIème siècle, a pu inventer et imaginer sur les origines de l’homme et de l’esprit humain.

On y trouve, pêle-mêle, des références à ce que la science préhistorique, dans ses débuts, a pu mettre en place comme concepts et faits avérés, mais interprétés de façon totalement délirante et sans que la raison et le raisonnement scientifique ne semblent intervenir. Cela est typique de l’esprit du XIXème siècle, où, en ces temps où les sciences et le raisonnement logique, reposant sur des preuves et des faits avérés et produits par l’expérimentation scientifique, font petit à petit leur chemin dans la mentalité du temps. Mais, même chez des personnes aspirant à cette rigueur intellectuelle, ce type de démarche se fait avec beaucoup d’essais et d’erreurs, et souvent des processus mentaux reposant sur des preuves établies scientifiquement se mêlent à des considérations beaucoup plus floues, voire carrément du domaine de la fiction et de l’affabulation pure et simple.

C’est ainsi que Gabut invente ce récit totalement délirant des philolithes, une population « préhistorique », qui aurait vécu dans la région lyonnaise, et notamment sur la colline de Py -Froid, et y aurait pratiqué des rites sauvages et des sacrifices humains.

Gabut recycle dans ce récit légendaire toutes les connaissances livresques qu’il a pu accumuler jusque-là, que celles-ci soient issues d’ouvrages véritablement scientifiques ou non, et on y trouve ainsi dans un véritable pot-pourri des allusions aux religions du Proche-Orient ancien, qui commencent à être connues à son époque, des notions se rapportant aux civilisations antiques de l’Asie et de l’Extrême- Orient, qui mêlent, dans un tout indistinct, faits établis et inventions pures et simples. Et, dans cette entreprise, Gabut se montre tout à fait un homme de son temps et son œuvre « préhistorique » est prise tout à fait au sérieux par les hommes de science de son époque, car un certain nombre d’articles de lui sur ce sujet sont publiés dans le journal « La construction lyonnaise », journal de bonne tenue, qui publie des articles ayant trait à l’architecture ou au bâti, entre 1893 et 1898, sous le titre « ARCHÉOLOGIE, Préhistorique et Gallo-Romaine » :

LARINA

CAMP CELTIQUE ET GALLO-ROMAIN

— SUITE—

III

« Les restes des cultes religieux et les débris de l’industrie humaine, trouvés à Larina, peuvent se classer ainsi dans l’ordre chronologique. Au sud et au nord du trou de la Ghuire et au sud-ouest du mamelon numéro 2, l’époque mégalithique, au nord les tumulus en terre. Sur les mamelons 1 et 2 les sépultures de l’époque du bronze et du fer, ainsi décrites par M. Chantre (Etudes paléoethnologiques, 1880), « les fouilles que j’ai fait opérer sur ce point, m’ont montré que la plupart d’entre eux (les tombeaux), appartiennent à l’époque gauloise, les quelques objets que j’y ai trouvés, sont des poteries et des débris d’armes », il est juste de dire, que beaucoup de ces sépultures avaient été violées avant l’arrivée de M Chantre. L’époque gaélique ou gauloise est en outre représentée par les murs, maçonnés et en pierres sèches, qui forment les remparts. L’époque gallo-romaine a laissé des débris de poteries et des morceaux de tuiles à gros rebords sur les mamelons 1 et 2. Des objets en bronze, des monnaies, des amphores, des poteries, des tuiles à gros rebords, dans la plaine lettre 0 du plan, et dans le champ lettre P, à l’angle nord-ouest de la brèche ouverte dans le rempart sud. L’époque sarrazine a dû également y laisser des vestiges dont personne n’a parlé, ou qui n’ont pas été signalés. Enfin le culte catholique a érigé récemment sur la pointe nord, au bord de la corniche de la grande roche, une statue de la Madone, car on ne dit pas « la vierge » dans le pays. L’édicule en pierre, est composé de quatre colonnes supportant une pierre plate sur laquelle la statue est placée debout. Les mardelles du camp de Larina peuvent remonter à une très haute antiquité, surtout celles qui sont sur l’angle nord-est du plateau inférieur, mais ces abris ont dû être utilisés à toutes les époques [3]».

Ce texte est tout à fait typique d’une démarche scientifique balbutiante, entre procédés de fouilles qui cherchent à être rigoureux et interprétation délirante et esprit pré-scientifique.

Le site de Larina, situé sur l’île Crémieu, en Isère, est effectivement reconnu de nos jours comme un site archéologique important, dont l’occupation va de la préhistoire au haut Moyen-Âge[4].

François Gabut sait l’importance de réaliser des fouilles et d’en classer et répertorier les vestiges selon les types d’objets ou de construction trouvés et selon les époques, mais là, d’une part, il se contente d’affirmer mais ne démontre rien et ne produit aucune preuve à l’appui de ses dires, mais d’autre part, il fait preuve parfois d’un véritable esprit pré- scientifique, avec ce qu’il dit sur les sarrazins :

« L’époque sarrazine a dû également y laisser des vestiges dont personne n’a parlé, ou qui n’ont pas été signalés. »

Les Sarrazins ont « dû » être présents sur le plateau de Larina, nous dit Gabut, et précisément par ce qu’il n’y a aucune trace de leur occupation, que l’on donc « forcément » fait disparaître. On ne saurait tenir un propos moins scientifique que cela, la chose s’explique précisément par ce qu’elle n’existe pas ou que l’on en retrouve aucune trace ! Cette sorte de « raisonnement » est typique d’une méthode scientifique qui se cherche et d’une méthode expérimentale qui peine à s’imposer.

A travers l’exemple de ces cartes postales et de ces textes, c’est toute l’histoire du XIXème siècle et de la fin du XVIIIème que l’on doit convoquer, si l’on veut comprendre comme ce genre d’écrit et de productions « scientifiques » a pu exister à l’aube des années 1900.

 Depuis la fin du XVIIIème et les débuts de l’esprit romantique, il y a une certaine fascination sur les origines de l’homme, avec notamment l’avènement de la celtomanie.

La celtomanie est une attention très marquée, une passion pour tout ce qui relève de « nos ancêtres gaulois », entendus comme la plus ancienne civilisation humaine que l’on puisse connaître alors. En effet, en Europe, le poids de l’Église et des dogmes religieux est toujours assez puissant et il ne saurait être aucunement question de remettre en cause l’historicité du Déluge et d’imaginer une autre histoire humaine telle que celle racontée par la Bible[5].

Boucher de Perthes (1788-1868), le premier à parler de Préhistoire, et Charles Darwin auront fort à faire pour imposer leur point de vue et la véracité scientifique de leurs dires face à la toute-puissance des croyances religieuses.

Et Boucher de Perthes lui-même est un personnage tout à fait contradictoire, à l’instar de François Gabut, capable en même temps de raisonnements tout à fait scientifiques et rigoureux et la minute d’après, emporté par son esprit imaginatif et son enthousiasme romantique, de basculer dans des fantaisies et des affabulations fort peu rationnelles[6].

Ce qui peut poser problème, c’est que, en ces débuts de l’esprit scientifique, on ne sait pas encore trop faire la part entre ce que l’on peut prouver et démontrer logiquement à l’aide de preuves tangibles et authentiques, et ce qui ressort de la pure imagination, voire de l’escroquerie intellectuelle pure et simple (Boucher de Perthes en sera la victime avec la controverse sur les vestiges trouvés au lieu-dit du Moulin Quignon, et cela nuira à sa réputation de savant et assombrira les dernières années de sa vie).

C’est ainsi que les écrits de Gabut sur « l’archéologie préhistorique » seront publiés dans cette revue tout à fait sérieuse qu’est la Construction Lyonnaise, comme n’importe quel article scientifique digne de foi.

Cette recherche de grands ancêtres, à l’échelle de l’Europe, s’appuie aussi, à partir de la seconde moitié du XIXème siècle, sur la montée des mouvements nationaux, où l’on se met en quête de figures mythiques ou légendaires qui puissent appuyer ces revendications nationales.

C’est ainsi que renaissent des langues ou récits mythiques quelque peu oubliés, comme la redécouverte du Kalevala par Elias Lönnrot et la mise en forme du finnois[7] .Le Kalevala est une épopée composée au XIXe siècle par Elias Lönnrot, folkloriste et médecin, sur la base de poésies populaires de la mythologie finnoise transmises oralement. Il est considéré comme l’épopée nationale finlandaise et compte parmi les plus importantes œuvres en langue finnoise. Une première version, publiée en 1835, fut suivie en 1849 d’une édition considérablement augmentée. Les textes furent collectés dans les campagnes finnoises, notamment en Carélie et servirent à Lönnrot à mettre au point une langue finnoise moderne[8].

Mais c’est aussi comme cela que se mettent en place des choses beaucoup plus contestables, comme la « redécouverte » du site officiel d’Alésia et la mise en place de Vercingétorix et des Gaulois, sous le Second Empire, comme figures tutélaires et incarnation du génie de la nation et de l’esprit français[9].

C’est ainsi que se développe progressivement toute une littérature à la gloire de la « France de nos aïeux », tout empreinte de positivisme, d’esprit guerrier et revanchard après la défaite de 1870. On l’enseigne dans les écoles, on la célèbre dans les livres et on l’encense dans la presse. C’est alors qu’Onésime Reclus, parent du célèbre géographe, peut écrire, dans la revue mensuelle du Touring -Club de France, en février 1910, un texte à la gloire des ancêtres et de la France éternelle 

: » Le compte rendu critique d’un Atlas pittoresque de la France illustre, en 1907, la façon dont se rassemblent au sein d’un dessein intellectuel cohérent les descriptions de terroirs, de sites, de monuments historiques ou de mégalithes qui se multiplient au même moment, de façon apparemment hétéroclite, dans les pages des brochures touristiques et des revues illustrées. L’auteur, Onésime Reclus, parent du grand géographe, propose une vision toute religieuse de la communauté nationale. Il définit, certes, cette dernière par l’appartenance de ses membres à une même race installée anciennement sur un même sol, mais envisage ce lien sous un angle très différent de ce qu’il est, par exemple, dans la pensée nationaliste allemande. La personnalité de la France, dit Onésime Reclus, est caractérisée par la diversité. Multiplicité des races et des ancêtres qui se sont mêlés dans ce territoire privilégié, multiplicité des sols et des climats qui font la « merveilleuse diversité » de la France : la diversité n’est pas éclatement mais cohérence. L’Atlas pittoresque, qui décrit la France canton par canton, n’est pas un kaléidoscope d’images sans relations entre elles mais le reflet d’un pays divers dont l’étude minutieuse permet de retrouver la personnalité profonde. Ces lieux communs de la pensée patriotique imprégneront jusqu’à l’enseignement primaire dans les décennies qui suivent (..). Ce qu’il faut faire ? À l’image de l’Atlas pittoresque déjà cité :

« « […] noter la situation d’un pays au vent de la mer ou au vent continental ; dire de quelle pierre, de quelle terre il est fait, à quelle hauteur au-dessus du niveau des océans ; à l’abri des bois ou à la merci des bourrasques ; dans la région de l’olivier, de la vigne, des gazons, des chênes, des sapins, « des névés : […] Ramener la pensée à la lignée des ancêtres jusqu’aux préancêtres ; prouver ainsi la continuité qui fait de nous, sans plaisanterie, les fils de trente-six mille pères ; nommer le château, l’église médiévale, la colonne, la villa,la voie romaine, le mégalithe […] (Ne pas mépriser les plus pauvres endroits et écrire pour tous.) Nulle trace, d’ailleurs, d’exclusion raciste dans cette quête. La France n’est-elle pas un pays béni par la nature où des peuples divers, dans des temps très lointains, ont trouvé définitivement refuge : […] un pays gai, avenant, est un pôle attractif : on fuit les toundras, on court à la Normandie, à l’Île-de-France, aux terres gasconnes, au Béarn, à la Provence, à la Corse. Des tribus pour toujours inconnues, arrivées on ne saura jamais d’où, en tout cas d’Orient et du Midi, trouvèrent bon de rester en “Belle France” »[10].

Les écrits de François Gabut sont issus de tout cela et participent de tout ce grand brassage d’idées de ce XIXème siècle qui se cherche, entre soumission aveugle aux dogmes religieux, aspiration aux découvertes scientifiques et à un esprit plus éclairé, et exaltation de la nation et des grands ancêtres pouvant conduire à des grandes réalisations mais aussi a de grands excès et affabulations. D’ailleurs notre Gabut n’est pas le seul à imaginer de telles choses à son époque et dans la région et il cite notamment deux auteurs travaillant dans les mêmes directions que lui, Melville Glover, professeur d’anglais, et son ouvrage sur les Monuments préhistoriques de Tarare[11] et M. Claudius Savoye, Instituteur à Odenas (Rhône), auteur d’une archéologie préhistorique du Beaujolais[12].

Et, comme chez Gabut, ces deux personnes mêlent à la fois des références « scientifiques » empruntées un peu partout à des obsessions et des délires qui leur sont propres.

C’est ainsi que Gabut, à côté de références « érudites » un peu pêle-mêle ( qui rassemblent en un tout disparate des notions de préhistoire, surtout fantasmées, et des connaissances sur l’antiquité asiatique et proche-orientale faites de bric et de broc) met dans ses écrits beaucoup  de ses obsessions ayant trait au sexe féminin : il parle ainsi souvent de « mamelon » et de « bouton lithique » et il est aussi souvent question de prêtresse ou de sacrifices humains chez les philolithes, avec des dames dans des poses tout à fait suggestives.

Ainsi, cette série de cartes postales vantant la richesse patrimoniale et archéologique d’Yzeron sont tout à fait représentatives de leur temps. Elles condensent à la fois toutes les aspirations et toutes les obsessions de leur époque, partagée entre goût pour l’esprit scientifique et passion romantique, toute-puissance des dogmes religieux et exaltation nationale. En les parcourant, on revit l’esprit et la mentalité de tout un siècle, entre les débuts du romantisme et l’avènement de l’esprit scientifique moderne.


[1] https://yzeronvillagepittoresque.fr/2020/01/14/yzeron-ou-lesthetique-du-pittoresque/

[2] Gryphe, revue de la bibliothèque municipale de Lyon, septembre 2007, n°17, article de Jean Burdy.

[3] La Construction Lyonnaise, 16 décembre 1893.

[4] https://www.isere-tourisme.com/patrimoine-culturel/site-archeologique-de-larina

[5] Sur ce sujet, voir notamment ce livre, qui parle des débuts de l’esprit scientifique au XIXème siècle, de la confrontation aux dogmes religieux et de l’effet que produit sur une société et des esprits non préparés et non éduqués ces connaissances scientifiques en développement Les Origines du monde. L’invention de la nature au XIXᵉ siècle – Catalogue d’exposition, Coédition Musée d’Orsay/ Gallimard, Paris, 2021.

[6] Claudine Cohen, Jean- jacques Hublin, Boucher de Perthes, Les origines romantiques de la préhistoire, Paris, éditions Belin, 2017.

[7] Le Kalevala: Épopée des Finnois, par Elias Lönnrot, traduction Gabriel Rebourcet, Collection In quarto, éditions Gallimard, Paris, 2010.

[8] Juliette Monnin-Hornung, Le Kalevala : ses héros, ses mythes et sa magie, Genève, 2013.

[9] https://www.archeographe.net/node/698

[10] Lavenir, Catherine Bertho. La Roue et le Stylo (Le champ médiologique) (p. 245). Paris, éditions Odile Jacob.

[11] Meville Glover, les Monuments préhistoriques des environs de Tarare, avec un plan du cromlech des salles, Lyon, Georg, libraire -éditeur, 1876.

[12

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Yzeron ou l’esthétique du pittoresque

Yzeron, ou l’esthétique du pittoresque.

L’attrait, toujours actuel, du village d’Yzeron, dans les Monts du Lyonnais, est placé tout entier sous le signe du pittoresque.

En effet, ce village est installé sur un site qui invite à le contempler et à le visiter.

Situé en bordure de colline, et dominant la coursière de Vaugneray, avec le plateau lyonnais et le Mont Blanc au fond, que l’on voit parfois, le village frappe d’emblée par son aspect assez majestueux et grandiose, de sorte que certains commentateurs, au XIX ème, n’ont pas hésité à le comparer à certains sommets des Alpes.

De fait, les parallèles entre le début du tourisme à Yzeron, dans les années 1880 et le début des Alpes comme station touristique très connue et courue, sont réels et nombreux.

Laissons d’abord la parole à Jean-Baptiste de Monfalcon, dans le Traité de la salubrité dans les grandes villes, suivi de L’hygiène de Lyon :

« Il est un rapport sous lequel les alentours de cette grande ville ne redoutent aucune concurrence, soit en France, soit à l’étranger : c’est la beauté du paysage. Le voyageur qui a vu beaucoup, et de la seule manière qui permette de bien voir, ne saurait nous démentir. On ne rencontre, dans le Lyonnais, ni de grands lacs, ni des glaciers, ni les hautes crêtes des Alpes ; ces merveilles de la nature sont d’un ordre exceptionnel, et rien ne peut leur être préféré. Mais combien, dans un genre plus gracieux, les campagnes du Lyonnais sont en droit de prétendre au parallèle ! C’est un spectacle délicieux, sans doute, que celui des forêts des Pyrénées, par une belle matinée du mois de juin, lorsque les premiers rayons du soleil dorent la cime de ces sapins gigantesques et éclairent de leurs lueurs, voilées par le feuillage, des clairières ouvertes, comme un décor d’opéra, au milieu d’élégantes colonnettes, et tapissées d’un gazon moelleux et parfumé. C’est une charmante mélodie, le soir, au fond d’une vallée de l’Oberland, que le mélange du chant national au tintement argentin des clochettes de centaines de vaches, paissant, sous les mélèzes, l’herbe odorante de ces prairies si célèbres. Mais ces contrées n’ont pas de monuments antiques ; elles n’ont point de passé, et leur paysage n’est pas poétisé par ces ruines qui rendent les nôtres si éloquents : mais le sombre et noir feuillage de leurs sapins est sans nuances, et cette végétation exubérante est toujours et partout la même ; mais l’aspect continuel de ces géants des montagnes a quelque chose de monotone qui fatigue, et l’immensité du cadre gâte, à la longue, quelque chose de la beauté du tableau.

Oui, sans doute, disons-le encore, la Suisse est belle ; c’est autre chose, mais est-ce mieux que le paysage du Lyonnais ? Rappellerons-nous la délicieuse et continuelle variété, dans nos champs, de vallons, de coteaux, de vignobles et d’arbres divers, dont le feuillage présente toutes les nuances de la plus belle verdure, depuis la teinte la plus sombre jusqu’à la plus riante ? Pourrions-nous oublier ces sentiers ravissants que bordent des deux côtés de fertiles vergers entourés de baies d’aubépine en fleur, et souvent animés par le murmure de limpides ruisseaux, ou ces points de vue, toujours différents et toujours admirables, que l’œil charmé découvre si souvent du haut de nos collines ? Qui ne connaît la fontaine de Rochecardon, immortalisée par le souvenir de Jean-Jacques, et ce vallon, unique parmi les plus beaux, qui conduit le promeneur d’enchantements en enchantements jusques au-delà de Saint-Didier ? On vante le paysage des bords de la Saône ; mais, pour l’apprécier tout ce qu’il vaut, il ne faut pas l’examiner, d’un œil distrait, du tillac d ‘un bateau à vapeur ; il faut pénétrer dans l’intérieur de la campagne, suivre la lisière des bois, et gravir la pente des collines.

On exalte avec raison la magnificence du spectacle qui se déploie autour du voyageur sur le point culminant du Righi : mais n’avons-nous pas un aspect non moins saisissant du sommet du Mont-Cindre, et si, de ce point, l’œil n’erre pas sur trente lacs, n’a-t-il pas, plus près de lui, dans une bordure presque aussi vaste, une peinture beaucoup plus variée ? Qu’on en juge : ici les flots argentés du Rhône, courant en long ruban, depuis les nues, au point le plus reculé de l’horizon, jusqu’au pied du mont Pila; et par-delà encore, dans une immense longueur, les crêtes neigeuses de la chaîne du Mont-Blanc ; là, une immense profusion de vignobles, de bois, de jardins, d’élégantes villas, de vallées arrosées par les eaux indolentes de la Saône,  sur un sol accidenté de la manière la plus pittoresque.

L’historien du Lyonnais pourrait-il oublier cette solitaire vallée de Bonand, si fréquentée par les peintres, qu’ont rendue si célèbres ses aqueducs en ruines et presque entièrement recouverts de lierre verdoyant ? S’il ne peut décrire tous les sites remarquables de nos alentours, ne doit-il pas indiquer du moins la coursière d’Yzeron et ses châtaigniers millénaires, les vallées suisses de Duerne ; la vue de la rivière, par une belle soirée d’été, du milieu du pont de l’Ile-Barbe; les sauvages solitudes du Mont-Verdun, le riche coteau de Sainte-Foy ; l’aspect des sinuosités du Rhône et de la plaine du Dauphiné, vues des hauteurs de la Pape ; enfin, les bois touffus et si verts de Tassin et du plateau de Charbonnières ? Louons les sites des contrées voisines, mais ne soyons pas ingrats envers la nature qui a doté si richement les nôtres : allons visiter les vallées des Pyrénées et des Alpes, mais revenons sans regrets dans nos campagnes, et ne nous souvenons de l’étranger que pour apprécier et aimer davantage notre beau pays[1] ».

C’est que ce parallèle entre les Monts du Lyonnais et les Alpes et les vallées suisses, que de Monfalcon est, à notre connaissance, le premier à faire pour les Monts du Lyonnais, n’est pas inexact, en particulier pour ce qui concerne la naissance et le développement du tourisme à Yzeron[2].

En effet, comme je me m’efforcerai de le démontrer ci-après, si le tourisme se développe à Yzeron, à partir des années 1880, c’est, d’une part, que c’est un village où il devient plus facile de se rendre, avec le développement des chemins de fer et des « trains de plaisir » (pour l’explication de ce terme et de ce phénomène, voir notre article, à paraitre dans l’Araire, déjà cité) et d’autre part, en raison du site même du village, qui le fait apparaître, aux yeux des contemporains, un peu comme « les Alpes du pauvre », des Alpes »en réduction », pour des gens qui n’ont sans doute pas les moyens financiers, ni le temps de se rendre dans ces montagnes lointaines.

C’est un fait que le développement du chemin de fer à partir des années 1880 facilite grandement le tourisme dans des régions quelques peu éloignées et délaissées jusque-là. Mais aussi, on assiste à un changement de mentalité à propos des montagnes et des littoraux, à partir des années 1750, régions repoussoirs et jugées dangereuses et hostiles jusqu’à cette date[3].

Cette évolution dans les représentations des montagnes se fait en liaison avec la naissance de l’esthétique romantique, à la fin du XVIIIème siècle (en Allemagne et en Angleterre tout d’abord, et en France dans un second temps), et en particulier en relation avec la notion de sublime[4] .

Voici la définition qu’en propose le centre national de ressources textuelles et lexicales

« [En parlant de choses] Qui, très haut dans la hiérarchie des valeurs esthétiques, morales ou spirituelles, suscite l’admiration ou provoque une émotion. Caractère, don, élan, expression, idée, jeu, moment, paysage, perfection, rêve, sentiment, spectacle, style sublime. Il tire de son intelligence des trésors de savoir et d’harmonie ; il les jette à profusion sur le monde ; puis, le contemplant revêtu de cette beauté sublime qu’il lui a faite, il croit que c’est le monde qui l’a éclairé (Lacord., Conf. N.-D., 1848, p. 146). Il faut relire ces pages sublimes des Misérables (Alain, Propos, 1925, p653). [5] »

Les montagnes, et en particulier les Alpes, sont ainsi revêtues de ce caractère du sublime, et l’on voit alors fleurir, dans la littérature et la peinture d’inspiration romantique, des descriptions enthousiastes et enfiévrées de pics neigeux, de sommets infranchissables, sublimes, parce que terribles, de torrents impétueux et grandioses qui inspirent respect et émotion à ceux qui les contemplent.

Il est une peinture surtout, et d’un peintre qui est pour ainsi dire le peintre romantique par excellence, il s’agit de la peinture intitulée le Wanderer, de Caspard David Friedrich (1818).

 Cet homme, seul, au-dessus d’une montagne et contemplant une mer de nuages, est un condensé de l’esthétique romantique à lui seul. Un homme de goût, seul et prenant plaisir à l’être, contemple le monde en bas, à ses pieds, le tout dans un cadre sublime et qui veut l’être.

Et, précisément, ce tableau a une importance toute particulière, si l’on veut comprendre la spécificité du tourisme à Yzeron, car ce village représente, comme je l’ai déjà dit pour ainsi dire, les Alpes « en réduction » pour un public lyonnais avide d’exotisme et de grands sentiments.

Et voici mon hypothèse, pour qualifier la nature du tourisme à Yzeron : c’est le règne de l’esthétique du pittoresque, qui est un avatar de l’esthétique du sublime.

Voici la définition qu’en propose le centre national de recherches textuelles et lexicales ; j’en extrais ce qui se rapporte particulièrement à mon propos :

« Qui produit un grand effet en peinture, dans un tableau par le contraste, la richesse des coloris. Beauté pittoresque. On sent, plus ou moins nettement, la monotonie d’un paysage où la lumière est également répartie ; les effets vraiment pittoresques, c’est-à-dire dignes du pinceau, ne se rencontrent guère à midi, l’heure moyenne, mais vers le soir (Griveau, Élém. beau,1892, p.84):

2. Il faut avoir attention à ne pas trancher tout à coup les différents effets contenus dans les espaces et à les amener au contraire par degrés ; c’est de là que dépend l’effet pittoresque de ce tableau. D’Allemagne, Hist. jouets,1902, p.279.

C. −

1. Qui est digne d’être peint, de fournir un sujet à un peintre, à un graveur ; p. ext., qui plaît, qui charme ou qui frappe par sa beauté, sa couleur, son originalité. Anton. banal, insipide, plat. Campagne, château, manoir, panorama, paysage, quartier, région, route, rue, site pittoresque; ruines pittoresques. Rien n’est plus pittoresque et plus saisissant pour l’œil que l’intérieur de Saint-Marc, avec ses voûtes d’or, ses dallages de marbres variés, ses splendides mosaïques (Ménard, Hist. Beaux-Arts,1882, p.35). L’ère néolithique venue, surgirent les pittoresques villages lacustres, avec leurs habitations sur pilotis reliées par des séries de passerelles (P. Rousseau, Hist. transp.,1961, p.11).

2. Qui a un aspect original, un caractère coloré, exotique bien marqué. L’immuable Islam charme Delacroix par son exotisme pittoresque (Réau, Art romant.,1930, p.59). Un monde pittoresque, grouillant et bariolé, où les saints coudoyaient la canaille (Gilson, Espr. philos. médiév.,1931, p.104) :

3. La pauvreté du Midi n’a rien qui attriste, elle se présente à vous pittoresque, colorée, rieuse, insouciante, chauffant ses poux à l’air chaud et dormant sous la treille ; mais celle du nord (…) semble toujours humide de pleurs, engourdie, dolente et méchante comme une bête malade. Flaub., Champs et grèves,1848, p.286. [6] »

Le terme pittoresque semble donc désigner, pour ce qui regarde le paysage, quelque chose de plaisant à peindre, d’original et de curieux, quelque peu exotique, mais sans le caractère d’effroi et de saisissant qui s’attache au sublime. Il peut produire de beaux effets, mais cela reste toujours attrayant et rassurant, avec cette petite pointe d’étrangeté qui divertit mais sans jamais faire peur.

C’est tout à fait ce que l’on rencontre chez les deux auteurs, qui ont, pour la première fois, théorisé et expliqué ce qu’était, selon eux, le pittoresque en peinture. Il s’agit de William Gilpin et Uvedale Price, deux auteurs anglais de la fin du XVIIIème siècle.

Pour ces deux auteurs, le pittoresque fait référence explicitement à la peinture de paysage, est pittoresque ce qui est digne d’être représenté dans un tableau, c’est un paysage agréable à voir et que l’on plaisir à rendre en peinture. Cependant, comme il est dit dans un article écrit par Jean-Rémi Mantion :

« le terme français ne fait pas signe vers le tableau, ainsi que le souligne Frédéric Ogée :

« Tout au long de cette traduction, le mot anglais picturesque a été rendu par le mot français pittoresque, afin de faciliter la lecture. Toutefois le sens des deux mots diffère un peu, le terme anglais faisant référence au tableau, à l’image, là où “pittoresque”, dérivé de l’italien pittore (peintre), renvoie plutôt au geste de l’artiste. Le premier qualifie ce qui est observé et le désigne comme méritant de devenir une image artistique, alors que le second renvoie au travail du peintre » (ORW, p. 9-10). Or la beauté pittoresque est toujours une beauté liée à la nature, sans être purement naturelle. Elle évite les objets artificiels :

À la recherche des beautés de la nature, nous parcourons librement forêts, lacs, rochers et montagnes. Les scènes variées que nous rencontrons nous procurent une source inépuisable de plaisir ; et bien que les œuvres d’art confèrent souvent animation et contraste à ces paysages, elles ne sont pas pour autant indispensables : nous pouvons être divertis sans elles ».  [7]

 Et voici la définition du pittoresque, selon Uvedale Price où l’on voit bien l’importance de la représentation picturale dans la définition du pittoresque :

 » Chef de file du mouvement, avec Knight ainsi que l’écrivain et artiste William Gilpin, Price donne dans son ouvrage, An Essay on the Picturesque, une double définition du pittoresque. Il s’agit, en premier lieu, d’une catégorie esthétique à l’instar du beau et du sublime défendus par Brown ; en second lieu d’une qualité de la nature en soi qui doit être recherchée puis préservée ou mise en valeur lorsqu’on l’a trouvée. Mais Price va bien au-delà, considérant que l’art paysager doit copier la peinture de paysage et que l’objectif du jardinier, comme celui du peintre, est d’améliorer la nature[8] ».

Ainsi, on voit que la définition et la nature du pittoresque sont bien liées à sa représentation en images, et parfois même, comme avec Price, dérive de sa représentation picturale.

C’est là que les représentations figurées du village d’Yzeron et de son site prennent toute leur importance.

Si Yzeron devient un village très touristique, à la fin du 19ème siècle, c’est non seulement en raison de sa plus grande proximité avec Lyon, mais aussi en raison de l’image qui est donnée de ce village par les images que l’on peut en trouver.

Jusque vers 1890, on trouve très peu de figurations du village[9], nous en avons trouvé juste trois à propos d’Yzeron, deux gravures représentant le site et une peinture, représentant une voiture en partance pour Yzeron, à partir d’un hôtel du nom de « La Belle Étoile ».

A partir des années 1890, et surtout 1900, les images se multiplient, avec une série de cartes postales du village et de ses environs, ainsi qu’une série d’articles, accompagnés d’illustrations sur les Monts du Lyonnais, parus dans le Progrès illustré, supplément du Journal Le Progrès de Lyon, entre 1890 et 1905[10].

Ce journal publie une série de reportages sur l’Ouest lyonnais, où le village d’Yzeron tient une bonne place. Les illustrations sont composées de gravures du dessinateur Girrane, de son vrai nom Gustave Garnier (1865-1922)[11], qui fit toute sa carrière à Lyon et mit en images à de nombreuses reprises sa ville natale. Le choix de gravures, pour illustrer le Progrès illustré, fut délibéré de la part de la direction, car elle souhaitait des images prises sur le vif, des instantanés, ce que ne permettait pas encore la photographie. Girrane faisait des croquis de lieux ou de personnages sur place et les retravaillaient ensuite dans son atelier.

Ses illustrations des Monts du lyonnais et de ces villages sont placées toutes entières sous le signe du pittoresque, à la manière de Gilpin et de Price, des choses plaisantes à regarder, mais aussi un peu curieuses ou exotiques pour des citadins habitués à la grande ville[12]. Et le site lui-même d’Yzeron est rendu de façon tout à fait spectaculaire, avec une vue en contre plongée qui accentue les reliefs et les contrastes

La première gravure nous présente un village juché sur un nid d’aigle, presque au bord d’un précipice, un peu à la manière de villages alpins, mais juste ce qu’il faut de grandiose pour que cela ne fasse pas peur, juste un certain frisson qui vous saisit agréablement, à la pensée de tutoyer un équivalent des Alpes.

La seconde gravure, en effet, nous montre le village sous un aspect plus aimable et plus réaliste, mais aussi sous plus bucolique et champêtre, une fois de plus agréable à l’œil, une sorte de petit paradis du dimanche pour citadins en excursion.

La troisième image nous introduit cette fois à une représentation de la vie villageoise « typique », avec des maisons que l’on s’attend à trouver dans ce type de village, des maisons pas très grandes et espacées, de la fumée qui sort de la cheminée, quelque chose de rustique mais de confortable, qui devait changer de cadre de vie des citadins vivant dans des maisons hautes et entassées les unes sur les autres.

La série de cartes postales réalisées à Yzeron, dans les années 1900, présentent aussi un village d’un pittoresque aimable et plutôt grandiose, avec juste ce frisson délicieux qui vous saisit avec la comparaison avec les paysages alpins.

Le développement de la carte postale accompagne en effet le développement du tourisme, et, à Yzeron comme ailleurs, il cherche à mettre en relief et en valeur les spécificités de l’endroit, spécificités réelles ou suggérées par comparaison avec des endroits plus prestigieux.

« Cascade des Tournelles, formée par la rivière l’Yzeron, qui se précipite d’une hauteur de plus de 30 m, bondissant de roches en roches avec un sourd grondement ». En vérité, il ne s’agit là que d’une modeste cascade, mais le commentaire et la prise de vue en accentuent dramatiquement les caractéristiques, à la manière des grands torrents qui dévalent les pentes des Alpes.

Cependant, on peut voir la cascade prise en photographie sans être pris de terreur comme avec le sublime, on se sent pris seulement d’une petite appréhension et d’un petit effroi, qui reste délicieux, car mesuré et non vraiment inquiétant.

« Un coin de la terrasse de l’hôtel Berger : admirablement situé au-dessus du boulevard de Lyon, la vue merveilleuse s’étend sur le pittoresque village, la montagne environnante, la superbe vallée de l’Yzeron, Lyon et la plaine du Dauphiné jusqu’aux Alpes ». La vue que l’on a d’Yzeron est effectivement splendide, mais pour l’auteur du texte, à l’instar du passage du livre de Monfalcon, cité au début de cet article, cette vue a quelque du sublime et du saisissant des Alpes.

Et mettre ce genre de commentaires pour une photo prise sur la terrasse d’un restaurant a quelque chose de rassurant, c’est une vue grandiose, certes, mais d’un grandiose domestiqué et qui n’empêche pas de profiter d’un bon repas.

« L’éperon d’Yzeron (Rhône). Perché à la crête d’un haut rocher, qui s’avance comme une proue de navire au-dessus de la vallée couchée à ses pieds et où coule la rivière qui porte son nom. Yzeron domine superbement cette plaine immense s’étendant des Monts du Lyonnais jusqu’aux Alpes. Cette position unique dans la région commande un des cols les plus importants ».

Dans cette description et dans cette photographie sont rassemblés tous les éléments qui font du tourisme à Yzeron ce qu’il est.

La photo d’abord, prise en contre-plongée, en contrebas du village, accentue délibérément le côté saisissant du site, comme un prince des montagnes situé sur son nid d’aigle et dominant orgueilleusement la vallée à ses pieds. Les rocs et les rochers accentuent ce caractère abrupt et volontairement grandiose.

Le texte, ensuite, très emphatique, avec des expressions comme « éperon », « perché » « proue de navire », donne l’impression d’un village situé sur des hauteurs des sommets alpins, un roc au milieu des nuages, qui domine majestueusement la plaine, tout en bas. Le paysage est « immense », comme la vue que l’on a des Alpes, il « domine superbement » et est « un des cols les plus importants ». Tous les superlatifs sont requis pour bien faire sentir le grandiose du site.

Cependant, les personnes qui voient ce genre de carte savent pertinemment qu’Yzeron ne se situe pas dans les Alpes, mais à proximité de Lyon et que l’on peut s’y rendre sans trop de difficultés. Mais ce type de représentations et de commentaires apporte sans doute aux gens de cette époque la part essentielle de rêve et d’imaginaire dont ils ont besoin. En effet, à cette époque, il n’y a pas encore de congés payés, donc pas de grandes vacances et de longs séjours possibles à la montagne, il faut donc de substituts et des compensations à ces voyages impossibles et rêvés, et Yzeron est donc un bon compromis.

Mais le pittoresque ne se marque pas seulement avec le paysage, il se marque aussi avec les êtres humains, comme on le voit avec ces deux cartes postales, qui m’ont donné l’idée et l’envie d’écrire cet article.

On voit très clairement dans ces deux cartes postales le passage entre le sublime alpin et le pittoresque yzeronnais, avec cette déclinaison du Wanderer de Caspar David Friedrich sur le mode pittoresque.

Les femmes sont juchées sur les rochers et dominent le paysage, à la manière du personnage du peintre, mais elles le font dans un cadre qui n’a rien d’inquiétant et tout du familier, à commencer par leurs habits.

De plus, il y a dans les drapés de la femme, au 1 er rang, sur la deuxième carte postale, quelque chose des drapés à l’antique, qui ajoute une note délicieusement inactuelle et quelque peu exotique, qui ajoute, pour les gens de l’époque, au pittoresque de la scène.

A Yzeron, il s’agit donc bien d’un pittoresque aimable, que l’on cherche à rendre un peu grandiose, mais sans que cela soit ni effrayant, ni sublime, juste beau, avec ce petit frisson en plus qui vous saisit, au voisinage du sublime.

Ainsi, on voit donc que le tourisme à Yzeron, est bel et bien, dès l’origine, placé sous le signe du pittoresque, et que celui-ci, à Yzeron tout au moins, est bien un avatar de l’esthétique du sublime.


[1] Monfalcon, Jean-Baptiste (1792-1874). Auteur du texte. Traité de

la salubrité dans les grandes villes ; suivi de L’hygiène de Lyon /

par les docteurs J.-B. Monfalcon et A.-P.-I. de Polinière,…. 1846, p.375-377.

[2] Pour plus de détails sur ce développement, voir notre article sur « Tourisme et paysage à Yzeron, entre 1880 et 1914 », à paraître dans la revue l’Araire de mars 2020.

[3] Voir Alain Corbin, Le territoire du vide, l’Occident et le désir du rivage, Paris, Champs- Flammarion, 2018 , Susanne Stacher, Sublimes Visions, architectures dans les Alpes, éditions Angewandte, 2018, Walter François. La montagne des Suisses. Invention et usage d’une représentation paysagère (XVIIIe-XXe siècle). In: Études

rurales, n°121-124, 1991. De l’agricole au paysage. pp. 91-107;

[4] Sur ce terme voir notamment Edmund Burke, Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau (1757) et Baldine de Saint Girons, Le sublime de l’Antiquité à nos jours, éditions Desjonquères, 2005.

[5] https://www.cnrtl.fr/definition/sublime

[6] https://www.cnrtl.fr/definition/pittoresque

[7] Mantion Jean-Rémi, « William Gilpin et la beauté pittoresque », Critique, 2011/3 (n° 766), p. 231-238. DOI : 10.3917/criti.766.0231. URL : https://www.cairn.info/revue-critique-2011-3-page-231.htm

[8] https://www.universalis.fr/encyclopedie/uvedale-price/

[9] Sur ce point, voir aussi notre article à paraître, déjà cité.

[10] Sur ce journal, voir le mémoire de master de Florence Vidal, Une publication populaire originale, le supplément illustré du Progrès de Lyon : 1890-1905, Université Lumière Lyon 2, 2009.

[11] https://www.leprogres.fr/sortir/2015/03/01/gustave-girrane-le-dessinateur-vedette-du-progres-illustre

[12] Pour voir certaines de ces représentations, voir notre article déjà cité.